A Letter From Me To You

Une lettre de moi à vous

C’est après une longue réflexion que j’ai décidé de mettre en mots les difficultés que j’éprouve ces derniers temps et l’incidence que cette situation a sur Kartus. Cette décision est soutenue par le fait que je souhaite aider d’autres personnes qui pourraient éprouver certaines difficultés et aussi par souci de transparence que je fais un retour sur mes derniers mois.

Il y a beaucoup d’insatisfaction au sein de notre clientèle quant aux délais de livraison des fauteuils Kartus. Ce sentiment est tout à fait justifié; ou en partie, du moins. Certains membres de notre communauté sont également déçus du manque de support que je leur offre lorsqu’on se compare aux années précédentes. Je le comprends bien, peut-être trop bien. Ces réactions provoque chez moi un grand sentiment de honte, car j’ai toujours pris une grande fierté à « livrer la marchandise ».

L’année dernière avait déjà été très difficile. L’absence d’événements et le contexte pandémique a beaucoup joué sur ma motivation à poursuivre mon travail. Cela m’a fait réaliser à quel point j’ai besoin de partager les sourires que procure une activité avec Kartus. De le partager et de le vivre. Pour détourner une expression bien connue : « loin des yeux, loin du cœur ». Je rappelle que bien que le fauteuil Kartus soit un produit duquel je suis fier, il n’en reste pas moins que ma vision du produit peut se simplifier à ceci : le fauteuil manifeste un contexte pour mettre en relation des êtres humains. C’est tout simplement un prétexte pour faire une activité pleine de sens, ensemble. À l’aube du printemps et de l’été, je constate que c’est précisément ce rassemblement qui me manque depuis maintenant deux ans.

La situation décrite m’emmène à parler d’isolement. Ce que je trouve ironique, en ce moment, c’est d’avoir fondé une entreprise qui a pour mission de briser l’isolement alors que je vis moi-même constamment dans cet isolement. Chez moi et au travail. Bien que généralement stoïque, je dois avouer que l’hiver a été très difficile. Cet isolement m’a mené dans un marasme duquel il m’a été très difficile de me défaire. Si on juxtapose l’insatisfaction des clients (qui m’affecte beaucoup), les messages de la « grind mentality »1. que j’écoute pour retrouver de la motivation et la pression que je m’impose, ça mène inévitablement à un tourbillon sans fin, et qui s’alimente sans cesse. Une grande noirceur.

Devant cette situation, c’est l’immobilisme qui a pris le dessus. C’est qui est bizarre là dedans, c’est que j’en ai toujours été conscient. Je vivais avec un sentiment de honte énorme de ne pas être à la hauteur de la communauté et de ne pas être en mesure de respecter la promesse implicite faite entre les utilisateurs de Kartus (présents et futures) et moi. Avoir travaillé si fort pour faire une différence, y parvenir et ensuite « crasher » et ne plus être en mesure de continuer — de façon temporaire — emmène un sentiment de déception difficile à exprimer.

Je n’écris pas ces lignes pour me poser en victime, il est même difficile pour moi d’accepter l’aide de mes proches. Par contre, je crois que la communauté se devait de savoir ce qui se passe « derrière ». C’est aussi ça la vie de startup. Une entreprise est, d’une certaine façon, la matérialisation de la personnalité des fondateurs et de leurs valeurs. De la même façon que son opération est aussi intimement liée aux gens qui sont derrière.

Pour sécuriser les lecteurs, sachez que je suis très bien entouré. Les gens près de moi sont des gens exceptionnels, tant pour leur écoute, leur aide et leurs conseils. Une mention bien spéciale à un ami très proche œuvrant dans le monde de la restauration qui est une source d’inspiration constante. Malgré ce support, je crois qu’il y a certains chemins qu’on ne peut que parcourir seul. Après la pluie vient le beau temps, comme on dit.

Finalement, je veux rassurer la communauté : la production est bel et bien recommencée et je vais bien. J’en profite pour dire à quel point il est important de prendre soin de nos entrepreneurs. Les startups et les PME sont des acteurs importants pour le bien-être de notre économie et de notre société. Soyons sensibles à leur réalité qui est bien différente des McDonalds ou des Wal-Mart de ce monde. Et, bien que ça a été écrit à de multiples reprises, tentons de mettre de côté le modèle du super-héros qu’on appose à l’entrepreneur. Sinon, il est plus qu’important de continuer nos efforts pour briser l’isolement sous toute ses formes, que ce soit des personnes à mobilité réduite ou non.

Traduction du discours partiel de Théodore Roosevelt, « L’homme dans l’arène » (The man in the arena).

« Le critique ne raconte absolument rien: tout ce qu’il fait c’est pointer du doigt l’homme fort quand il chute ou quand il se trompe en faisant quelque chose. Le vrai crédit va pourtant à celui qui se trouve dans l’arène, avec le visage sali de poussière, de sueur et de sang, luttant courageusement. Le vrai crédit va vers celui qui commet des erreurs, qui se trompe mais, qui au fur et à mesure, réussit car il n’existe pas d’effort sans erreur. Il connaît le grand enthousiasme, la grande dévotion, et dépense son énergie sur ce qui vaut la peine. Celui-là est un homme vrai, qui dans la meilleure des hypothèses connaît la victoire et la conquête, et qui, dans la pire des hypothèses, chute. Or, même sa chute est grandiose car il a vécu avec courage et s’est élevé au-dessus des âmes mesquines qui n’ont jamais connu ni victoires ni défaites. »

1. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas la « grind mentality », c'est des personnalités publiques comme Gary V ou David Goggins qui promeuvent l'acharnement à tout prix. Bien que j'adhère personnellement à cette vision dans certains contextes, je constate aussi qu'il y a une limite à celle-ci. Il y a souvent une comparaison entre l'entrepreneuriat et le sport. Cette analogie a toutefois ses limites et peut même entrainer des conséquences négatives, comme accentuer le sentiment de honte déjà présent.